La semaine dernière, le ministère de la Santé annonçait une « hausse historique des effectifs formés » pour les professionnels de santé. La ministre annonce « former davantage, former mieux et former au plus près des besoins des Français ». L’arrêté publié le 20 octobre en donne la traduction : au moins 94 095 médecins, pharmaciens, chirurgiens-dentistes et sages-femmes formés entre 2026 et 2030, contre un objectif de 81 055 sur la période quinquennale précédente, objectif que le Gouvernement se félicite d’avoir dépassé. S’y ajoutent le doublement des infirmiers en pratique avancée formés dès 2027, 52 millions d’euros pour les contrats d’engagement de service public et, depuis le 24 octobre, une licence portail santé appelée à s’ouvrir à terme à la kinésithérapie.
Il s’agit là de bonnes nouvelles. Mais, alors pourquoi, le Gouvernement s’entête-t-il à ne programmer aucun objectif de formation en orthophonie ? Le code de la santé publique permet pourtant aux ministres de la Santé et de l’Enseignement supérieur de fixer le nombre d’étudiants à former « de manière annuelle ou pluriannuelle ». Rien n’interdit donc de programmer la formation des orthophonistes jusqu’en 2030, comme il vient de le faire pour les médecins, sages-femmes, ou encore pharmaciens. Le ministère préfère laisser les acteurs décider localement de la création d’un centre ou de sa capacité d’accueil, sans aucune ligne directrice. Et ce alors même qu’il flèche explicitement les universités via lesquelles il entend augmenter la capacité de formation pour d’autres professions.
Ni quota, ni plancher, ni trajectoire : un retrait de l’Etat, qui laisse des centres de formation universitaire aux moyens « très contraints » – selon le rapport de la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale – décider seuls d’une hausse qu’ils ne peuvent financer. Tout manque : des postes d’enseignants-chercheurs et de personnels administratifs, des locaux, des maîtres de stage. La latitude promise s’est traduite par 1 025 places à la rentrée 2026, pour un taux d’accès qui reste à peine supérieur à 3 % des candidats, et de trop nombreuses vocations empêchées.
Alors qu’un vaste et vigoureux mouvement lycéen, étudiant – et social en général – revendique la fin de Parcoursup, des conditions d’études dignes, et de revoir l’attention et la considération portée aux jeunes générations, la FNO ne peut que recommander au Gouvernement d’écouter ces alertes légitimes et, pour ce qui concerne l’orthophonie, de financer à hauteur des besoins les centres de formation, les universités et d’augmenter considérablement les capacités de formation pour les métiers en tension comme le nôtre.
L’Assemblée nationale avait pourtant ouvert la voie, en adoptant à l’unanimité la proposition de loi visant à renforcer la démographie professionnelle des orthophonistes, sur laquelle le Gouvernement avait lui-même engagé la procédure accélérée. Le texte programmait 1 073 places en 2025, 1 122 en 2026 et 1 463 en 2030, créait un statut de maître de stage universitaire et ouvrait aux étudiants en orthophonie les contrats d’engagement de service public. Dix-huit mois plus tard : rien ! Il n’est toujours pas inscrit à l’ordre du jour du Sénat, et la rentrée 2026 accuse un retard de 97 places sur la trajectoire plébiscitée par les députés.
Ce retard n’est pas qu’une faute politique, c’est surtout un grave danger pour la santé publique. Le temps d’attente – atteignant parfois deux ans pour une première séance – n’est pas un temps suspendu : l’enfant continue à se développer mais chronicise ses troubles, le temps de la plasticité cérébrale après un AVC s’étiole, une maladie neurodégénérative évolue, une dysphagie continue d’exposer à ses complications. La France sait très précisément combien d’actes d’orthophonie sont réalisés chaque année et combien cela “coûte” – mais elle ignore parfaitement combien de soins auraient dû l’être et ce que leur absence produit : une perte de chance pour les patients, une dégradation inévitable de leur état de santé et, à terme, des dépenses supplémentaires pour la collectivité, liées à des prises en charge plus lourdes que celles qu’une intervention orthophonique précoce aurait pu éviter ou limiter.
La FNO enjoint, en conséquence, au Gouvernement de prendre sans attendre, sur le fondement de l’article L. 4383-2 du CSP, un arrêté pluriannuel fixant le nombre minimal d’étudiants à former en orthophonie chaque année jusqu’en 2030, conforme à l’objectif de 1 500 ; de financer les postes d’enseignants-chercheurs et de personnels, ainsi que les locaux, sans lesquels aucune hausse n’est possible, et d’accompagner l’ouverture de centres de formation dans les territoires sous-dotés ; d’inscrire enfin la proposition de loi à l’ordre du jour du Sénat, pour que les étudiants en orthophonie accèdent aux contrats d’engagement de service public et que la profession dispose de maîtres de stage universitaires.
« Former davantage, former mieux, former au plus près des besoins » : la formule, répétée à l’envi par les ministres se succédant, doit s’appliquer à toutes les professions expertes d’un champ clinique, au risque, sinon, de sonner creux. L’accès aux soins des personnes atteintes de troubles du langage, de la communication, du neuro-développement, de la déglutition et des fonctions oro-myo-faciales n’est pas qu’une ligne de compte, c’est une condition politique à l’émancipation de chacun et chacune.
